Lauréate 2025 de la bourse « Danièle Hermann – Cœurs de Femmes », Ana Maria Gómez explore depuis plusieurs décennies la « langue cachée » du cœur. Son projet de recherche, soutenu à hauteur de 30 000 euros par la Fondation Recherche Cardio-Vasculaire, vise à comprendre pourquoi les femmes présentent, à âge et condition cardiaque équivalents, une plus grande susceptibilité à certaines arythmies que les hommes, notamment lors de situations de stress aigu.
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Une chercheuse qui écoute battre le vivant
Directrice de recherche à l’Inserm, Ana Maria Gómez dirige l’unité « Signalisation et physiopathologie cardiovasculaire » à l’Université Paris-Saclay. Son domaine : les mécanismes intimes du battement cardiaque, ces échanges de calcium qui orchestrent chaque contraction du cœur.
Derrière cette expertise reconnue, il y a un parcours international façonné par la curiosité et la ténacité. Formée d’abord en pharmacie à Madrid, puis docteure en sciences, elle part affiner sa vision dans un laboratoire américain pionnier en physiologie cardiaque. Enfin, elle choisit la France pour poursuivre sa vocation au sein de la recherche publique, dans un cadre qui lui permet de mener des projets exigeants, durables et profondément collaboratifs.
La vocation du cœur : science, émotion et héritage familial
Depuis l’enfance, le cœur fascine Ana Maria Gómez : organe du vivant, parfois du danger, mais aussi des émotions. Pendant ses études, elle fait le choix décisif de s’orienter vers la cardiologie. Un choix nourri par une douleur intime : la perte de sa tante, emportée par une insuffisance cardiaque à 62 ans. Ce deuil est devenu une boussole. Il l’a poussée à comprendre pourquoi le cœur cesse un jour de remplir sa mission vitale, et comment prévenir ces destins brisés. « Il reste tant d’inconnues sur le cœur, dit-elle. Et pourtant, les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité dans le monde, et chez les femmes en France ».
Cette évidence nourrit sa détermination : parler la véritable « langue du cœur », et la traduire en connaissances utiles aux patients.
Trois pays, trois visions, un réseau au service de la science
Le parcours d’Ana Maria Gómez a été façonné par trois cultures scientifiques complémentaires. En Espagne, elle apprend la résilience, la rigueur et la débrouillardise dans un laboratoire naissant qu’elle contribue à bâtir, guidée par sa directrice de thèse, Carmen Delgado. Aux États-Unis, elle découvre l’audace intellectuelle et la force d’une communauté mondiale, tissant un réseau qui restera l’une des charpentes de sa carrière. En France, elle trouve la stabilité et la liberté collaborative nécessaires pour mener des projets ambitieux et durables.
De ces expériences naît une conviction : la science repose sur la coopération, l’ouverture et le partage. Ses avancées doivent beaucoup aux rencontres faites au fil de son parcours, en France comme à l’international, parmi lesquelles : Pr. Jon Lederer, mentor américain expert du calcium intracellulaire ; Dr. Jean-Pierre Benitah, conseiller et allié fidèle ; Pr. Don Bers, figure majeure du domaine ; Dr. Guy Vassort, Dr. Rodolphe Fischmeister et Dr. Paco Lorente, piliers de son arrivée en France. Son réseau s’étend de l’Espagne au Mexique, des États-Unis (collaboration financée par le NIH avec le Pr. Héctor Valdivia) à la Suisse, du Brésil au Royaume-Uni, et en France plusieurs de ses projets sont soutenus par des financements ANR, avec des chercheurs comme Dr. Matteo Mangoni, Dr. Frank Lezoualc’h, Dr. Flavien Charpentier et le Dr. José Cancela.
« Aucune découverte ne se fait seule, insiste Ana Maria Gómez. Le collectif est notre moteur, et comprendre le cœur dépasse les frontières, tout comme la science elle-même ».
Le projet “Cœurs de femmes” : comprendre pour mieux protéger
Lauréate 2025 de la bourse Danièle Hermann « Cœurs de femmes », Ana Maria Gómez explore une question cruciale : Pourquoi les femmes sont-elles plus vulnérables à certaines arythmies, surtout en situation de stress ?
Aux côtés de son équipe elle étudie un acteur clé : RyR2, le plus grand canal ionique de l’organisme, véritable « porte du calcium » qui régule chaque contraction cardiaque. Le projet combine modèles animaux et cellules cardiaques humaines issues de cellules souches, une approche de pointe pour comprendre comment le sexe biologique modifie le fonctionnement électrique du cœur. Les premiers résultats sont frappants : le cœur féminin réagit différemment au stress, même en l’absence d’hormones ; certaines anomalies de RyR2 effacent les différences de rythme entre sexes ; et les cellules cardiaques féminines présentent une activité électrique intrinsèquement distincte.
Ces différences s’expliquent par l’interaction entre stress, hormones et gènes : les femmes présentent des potentiels d’action plus longs, les rendant plus sensibles à certaines arythmies, et la vulnérabilité cardiaque semble en partie inscrite dans le génome.
À la clé, un enjeu majeur pour la santé publique : mieux reconnaître et prendre en charge les troubles du rythme chez les femmes, souvent minimisés ou attribués à tort au stress psychologique. Pour Ana Maria Gómez, cette recherche ouvre la voie à une nouvelle étape : une prévention et une médecine du rythme mieux adaptées, plus précises et plus justes pour tous.
Une reconnaissance au service de la jeunesse scientifique
Ana Maria Gómez se dit reconnaissante et fière de recevoir la bourse « Danièle Hermann – Cœurs de femmes ». Ce soutien de 30 000 euros va bien au-delà d’une simple distinction : il permet de faire avancer la recherche tout en soutenant la relève.
La bourse permettra d’acquérir des outils expérimentaux essentiels et de lancer de nouvelles expériences ciblées sur la réponse du cœur féminin au stress. Mais l’aspect le plus précieux, selon elle, est le financement du travail d’une jeune chercheuse. C’est une transmission concrète, fidèle à sa philosophie : aider les talents à grandir, responsabiliser, encourager et faire avancer les idées, tout en renforçant la science pour tous les cœurs.
Diriger : créer un espace où chacun peut s’épanouir
Depuis 2015, Ana Maria Gómez dirige une équipe pluridisciplinaire où se croisent biologistes, biophysiciens, ingénieurs et jeunes doctorants. Sa vision du leadership est simple : créer les conditions pour que chacun trouve sa voie. « Ma mission est de bâtir un cadre propice à l’apprentissage, à l’initiative et à l’épanouissement ». Elle croit au doute comme moteur, à la discussion comme méthode, à la persévérance comme posture. Elle connaît la réalité du laboratoire : la science avance rarement en ligne droite. Elle demande du courage, de la patience, et cette capacité à « recommencer autrement » lorsque le vivant ne répond pas comme prévu.
Son message aux jeunes femmes qui veulent se lancer dans la recherche « Croyez en vous. Osez. Ne vous autocensurez pas. La diversité est une force. Et la science a besoin de vous ».
Une science portée par la constance et la confiance
Dans sa manière d’être comme dans sa manière de chercher, Ana Maria Gómez cultive une forme de sérénité active. Elle avance avec résilience, engagée dans la découverte, guidée par cette constance qui lui permet de tenir le cap même lorsque les chemins se compliquent. Elle aime sortir avec ses amis, et garde en tête des figures réelles qui l’inspirent — Margarita Salas, Marie Curie. Elle rêve simplement d’équilibre entre science et vie affective, convaincue que l’un enrichit l’autre.
Son état d’esprit actuel ? « Confiante ».
Sa ligne de vie ? « Faire de son mieux, avec rigueur, bienveillance et constance, quoi qu’il arrive ».
C’est peut-être là, finalement, sa vraie signature : une science humaine, patiente, exigeante, qui écoute le cœur autant qu’elle en éclaire le fonctionnement.

